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partition
Isabella Leonarda
Presnoy, le 11 février 2016

Pour Eveline Andréani

 

J'étais en cours. J'enseigne la musique ancienne au Conservatoire de Montargis depuis... longtemps. On frappe à ma porte et une dame s'exclame, à peine entrée : "Mais enfin, y a-t-il eu des femmes compositeurs ?" Elle sortait d'un cours de solfège où l'on enseignait, péremptoire, aux étudiants la sempiternelle bêtise : il n'y jamais eu de femmes compositeurs !

Après coup, je suis heureux que cette personne ait pensé à moi pour cette proposition qui semblait la choquer. Je lui ai répondu, un peu abasourdi : "bah, bien sûr !" Et de lui citer le nom de toutes les compositrices qui me venaient en tête. Pas toutes car le "New Grove Dictionary of Women Composers" fait plus de 500 pages...

J'ai eu la chance d'avoir Eveline Andréani comme professeur d'harmonie. Elle est une des quatre femmes à avoir obtenu le Prix de Rome de Composition. Le compositeur français Hector Berlioz a concouru quatre fois pour ce prix, qu'il a fini par remporter en 1830. Durant mes études, j'avais rencontré beaucoup de femmes compositeurs (compositrices ?) pour le XXe siècle telles que Nadia Boulanger, si importante pour tant de musiciens. Mais c'est en tant que spécialiste de la musique ancienne que j'ai décidé, à la suite de ce moment un peu bizarre, de mettre autant que je pouvais des femmes compositrices au programme de mes concerts. Pour briser ce mythe. Sur mon site, chacun pourra le voir. Des années de pratique et de bien belles musiques. Combien de fois ai-je pleuré en jouant Barbara Strozzi ? Justement, j'ai demandé à ce qu'une des salles où j'enseigne porte son nom. Ce qui fut fait mais... Quel ne fut mon étonnement de voir le seul nom de Strozzi indiqué sur cette salle. L'habitude de ne voir que des noms masculins fait que l'on ne mentionne pas les prénoms. J'ai du insister auprès de mes collègues du secrétariat qui avaient agi de bonne foi pour que l'on lise "Barbara Strozzi". Une femme !

Y a-t-il une "ontologie" féminine, comme l'évoquait récemment un "philosophe populaire", qui explique qu'il n'y aurait pas de femmes compositeurs ? Un cerveau, ce ne sont que des neurones et des synapses. Que de cache-sexes pour masquer une bête évidence. Cette certitude bien faible ne découvre rien d'autre qu'une grande violence opérée sur la moitié de l'espèce. Mais le siècle le pire est bien le XIXe. Impossible de publier de la musique autrement que sous un nom masculin. Voir Clara Schumann. L'ancien régime, peu connu pour son respect de tous les êtres humains, était bien moins machiste (et raciste), même si cela étonne. Élisabeth Claude Jacquet naquit et mourut à Paris dans une famille qui comptait déjà plusieurs musiciens. Très douée (surdouée du clavecin en fait), Élisabeth se fit entendre dès l'âge de cinq ans à la Cour de Louis XIV. Il fit immédiatement en sorte de l'intégrer dans son entourage. Même roturière, qu'importe ! Si l'on retire les salamalecs coutumiers à l'époque, qui ne sont pas réservés aux seules femmes, on ne peut qu'être touché par le texte qu'elle adressa à Louis XIV vieux : "Quel bonheur pour moi, Sire, si mon dernier travail recevait encore de Votre Majesté ce glorieux accueil dont j’ai joui moi-même presque dès le berceau, car, Sire, permettez-moi de vous le rappeler, vous n’avez pas dédaigné mon enfance : vous preniez plaisir à voir naître un talent que je vous consacrais ; et vous m’honoriez même alors de vos louanges, dont je ne connaissais pas encore tout le prix..." Le roi si féroce, moins "macho" que beaucoup de nos démocrates d'aujourd'hui !

J'ai eu la chance de jouer cette musique magnifique, bien que parfois périlleuse...

Pour un concert de soutien à notre librairie Publico nous jouerons le 2 avril, entre autres, Elisabeth jacquet de la Guerre et Isabella Leonarda. Notre concert sera suivi d'un débat sur les femmes et la musique.

 

 

Christian, groupe Gaston Couté (poète féministe mort en 1911)








Les femmes compositeurs
en Italie au XVIIème siècle

    L'Ensemble s'est spécialisé dans l'interprétation des oeuvres des femmes-compositeurs italiennes du XVIIème siècle.
Voici le contexte historique dans lequel ces oeuvres ont été créées.

    Isabella LEONARDA (1620-1704), Barbara STROZZI (1619-1664), Bianca Maria MEDA (?) ne sont que quelques-unes des femmes-compositeurs qui jalonnent l'Italie au XVIIème siècle. Les deux premières apparaissent comme des femmes particulièrement importantes du monde musical de l'époque : LEONARDA a publié 20 collections, soit environ 200 oeuvres, STROZZI 8 livres, c'est-à-dire une centaine de cantates et airs.

    Les musiciennes étaient, à l'époque, soit des chanteuses professionnelles de haut niveau appartenant à la noblesse, soit des nonnes. Barbara STROZZI, considérée comme " virtuossime cantatrice " à Venise, est la figure majeure de cette première catégorie. Fille adoptive du poète Giulio STROZZI, elle fréquentait l'élite des intellectuels et des artistes réunis au sein de la célèbre " Accademia degli Unisoni " où, lors des réunions privées, on pensait la philosophie, la peinture, la poésie, la musique. Elle y faisait entendre sa grande voix et ses compositions. Outre Francesca CACCINI, autre célèbre chanteuse à la cour de Venise, rares sont les femmes qui ont publié de la musique.

    Le couvent, en revanche, représente un lieu particulièrement propice à l'épanouissement musical pour une femme. LEONARDA, femme la plus publiée du XVIIème siècle en est, sans conteste, la figure la plus marquante. L'essentiel de son oeuvre est constitué de motets à une ou plusieurs voix, avec ou sans instruments et de douze sonates. Sa longue vie au couvent de Novare nous permet d'appréhender à travers son oeuvre prolifique toute la richesse et la diversité de ce qui fait, non pas le style " baroque " mais les styles " baroques ".

    Malgré les différences sociales et stylistiques qui caractérisent ces trois femmes, un point commun les réunit dans l'approche du texte musical. Qu'il s'agisse de cantates ou de motets, la volonté est d'illustrer musicalement le texte et plus particulièrement le mot, ceci pour générer des " affetti ", affects et sentiments bien précis. En ce sens leur production ne se démarque pas des oeuvres des contemporains.

    LEONARDA use, par exemple, de " passagi " jubilatoires sur le mot " gloria ". STROZZI emploie des " trilles " et des " effets de gorge " afin d'exprimer le halètement (" ride "), l'espoir (" sospir "), le désespoir (" sensa conforto "), la souffrance (" questa crudele ")... MEDA maintient la même note pour traduire le sentiment extatique de la contemplation (" contemplate ").

    Le texte non liturgique du motet de LEONARDA repose sur la ferveur mystique et la jubilation. Elle exprime, comme dans la plupart de ses oeuvres, son renoncement aux joies et plaisirs trompeurs d'ici-bas et l'extrême bonheur de sa position auprès du CHRIST.

    Le motet de MEDA est constitué de trois parties et concrétise le débat très vif à l'époque de la Contre-Réforme concernant la légitimité ou non de la musique au sein de la foi et des pratiques religieuses. Après avoir imploré la musique et ses délices sensuels de se taire, l'âme prend conscience que, dans le silence, la foi s'éteint. Suit alors une aspiration à ces sons mélodieux qui nous transportent vers les cieux. " Se taire et brûler, c'est demander au coeur l'impossible ".

    La " serenata " de STROZZI, petit opéra, met en scène l'amour sous ses multiples facettes. De l'espoir absolu à la mort, en passant par la colère, le refus, la douceur et la dévotion, le compositeur emploie nombre de métaphores, de mises en abyme et d'effets évocateurs pour une émotion toujours exacerbée.

    Les oeuvres remarquables que nous avons la chance et le plaisir d'interpréter témoignent à la fois du grand talent de ces femmes-compositeurs et surtout de l'extraordinaire richesse de la musique italienne du XVIIème siècle.

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